Non, mon fils, lui, n’est PAS “highly functional”, pas ce petit génie de série télé qui résout des équations en regardant un papier peint beige avec musique de piano triste en fond.
Enfin… sauf peut-être pour la spatialisation, là, parfois, c’est littéralement de la sorcellerie. Il capte l’architecture d’un jeu type GTA en trois heures chrono. Les quêtes ? Il s’en fout complètement.
« Ce que je veux, c’est trouver des bagnoles marrantes. Et puis les conduire ! »
Le môme pourrait retrouver une boulangerie aperçue une seule fois en 2014 dans une zone artisanale moldave. Un jour, il a même balancé son père sans le comprendre, pauvre ange. Bon, ce n’était pas dramatique, on était déjà en train de se séparer, mais quand même. Installé à l’arrière de la voiture, il nous guide soudain avec enthousiasme vers « chez N., l’amie de Papa ». Il y était allé UNE fois. Six mois auparavant.
En revanche, le temps, lui, reste une notion assez poétique. Une espèce de légende orale utilisée principalement par ses parents, leurs amis et le patron de son travail pour tenter d’organiser le réel autour de lui. Un concept un peu comme le Père Noël, mais avec davantage de rendez-vous chiants et moins de cadeaux.
Alors il y a chez lui cette sensation permanente de décalage magnifique et vertigineux : un homme de vingt-cinq ans avec, selon les jours, sept ans, mille ans, ou l’âge approximatif d’un druide qui aurait raté la révolution industrielle parce qu’il suivait un papillon particulièrement joli.
BREF.
Et donc, j’ai ressenti quelque chose d’à la fois infiniment tendre et profondément sidérant, angoissant, à recevoir de sa main une carte postale d’Oradour-sur-Glane.
Parce qu’il me raconte tout sur sa jolie carte, les nazis, Henri le survivant, le feu. Et il me l’envoie avec le sérieux appliqué d’un enfant du début du siècle précédent, d'avant même la première guerre mondiale, ravi de partager « un endroit qu’il a visité ».
Oui, c’est un anachronisme, mais justement, il y a chez lui quelque chose qui échappe au temps normal, et qui a bien l’intention de continuer comme ça, je l’ai dit.
Et moi, l’adulte vaguement constituée, neuroa, mais middle functionnal, j’ai ouvert la boîte aux lettres avec l’impression étrange d’être frappée en plein sternum par l’Histoire entière. Je me suis surprise à penser à ce qu’elle aurait fait de lui, au Grem, l’Histoire, à ces régimes qui triaient les humains comme des bêtes défectueuses, à cette violence administrative, scientifique, propre sur elle, qui aurait regardé ce grand jeune homme doux incapable d’habiter correctement le temps… et décidé qu’il était “en trop”.
Cette Histoire qui remonte en vagues lourdes ces dernières années et qui pue, la mort, la haine et l’égout.